June 29, 2026

Le prochain levier de compétitivité exportatrice du Maroc sera financier

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Le prochain levier de compétitivité exportatrice du Maroc sera financier

Le récent rapport 2025 de la Banque africaine de développement sur l’Indice de l’industrialisation en Afrique classe, pour la première fois depuis la création de l’indice en 2010, le Maroc comme première puissance industrielle du continent africain, devant l’Afrique du Sud qui occupait cette position sans discontinuité depuis quinze ans. Porté notamment par l’automobile, les phosphates et leurs dérivés, l’agriculture et l’agro-industrie, la métallurgie, l’industrie plastique ainsi que l’aéronautique, le Royaume a progressivement construit des plateformes industrielles et exportatrices profondément intégrées aux chaînes de valeur mondiales.

Mais ce même rapport soulève également une question décisive pour l’ensemble des modèles industriels africains : leur capacité à diffuser davantage de valeur au sein des économies nationales et à intégrer plus profondément les PME dans les chaînes de valeur régionales et mondiales. Il met notamment en lumière le risque d’un dualisme économique entre les entreprises intégrées aux grandes plateformes industrielles exportatrices – souvent fortement connectées aux investissements internationaux et aux chaînes de valeur mondiales – et un large tissu de TPME actives encore insuffisamment connecté aux dynamiques exportatrices.

C’est probablement là que se situe désormais le principal défi de l’économie marocaine. Le Maroc a réussi son attractivité industrielle. Le prochain cycle doit être celui de la profondeur exportatrice nationale, de l’intégration locale et de la diffusion de la valeur dans le tissu productif marocain. L’enjeu n’est donc plus uniquement d’attirer de grands groupes internationaux. Il est désormais de permettre à un plus grand nombre d’entreprises marocaines – souvent des entreprises familiales – de s’intégrer durablement aux chaînes de valeur mondiales comme fournisseurs, sous-traitants, co-traitants ou exportateurs directs. Car au-delà des seuls équilibres commerciaux, la question exportatrice devient désormais directement une question d’emploi, de montée en gamme productive et de diffusion de la valeur dans l’économie nationale. Dans un contexte où le chômage des jeunes dépasse 37%, l’élargissement de la base exportatrice marocaine constitue également un enjeu central d’inclusion économique et de création d’emplois qualifiés.

L’expérience allemande du Mittelstand demeure à cet égard particulièrement instructive : un tissu dense d’entreprises familiales fortement capitalisées, technologiquement compétitives, internationalisées et profondément intégrées à l’industrie exportatrice. Le véritable enjeu n’est plus uniquement la croissance des exportations brutes, mais l’augmentation de la valeur ajoutée locale captée par les entreprises marocaines au sein des chaînes de valeur mondiales. Et c’est précisément là que la question du financement devient stratégique. Le prochain levier de compétitivité exportatrice du Maroc ne sera probablement plus uniquement industriel. Il sera également financier.

Les TPME marocaines demeurent encore structurellement sous-capitalisées et fortement dépendantes du crédit bancaire traditionnel, dans un contexte où le financement du commerce international reste fortement contraint par les exigences prudentielles internationales, notamment sur certains marchés export et sur les maturités longues. Or, le changement d’échelle exportateur suppose une architecture financière beaucoup plus sophistiquée, capable d’accompagner l’internationalisation des entreprises sur l’ensemble de la chaîne de valeur export.

Cela passe d’abord par une mobilisation plus importante des marchés de capitaux afin d’accompagner les exportateurs confirmés mais également les entreprises à fort potentiel exportateur, notamment à travers des programmes d’IPO readiness, un accès élargi au capital-investissement et au capital-risque ainsi que des mécanismes de financement adaptés aux phases de croissance et d’internationalisation. Mais cela passe également par le renforcement progressif de l’architecture nationale de soutien au commerce extérieur. Les grandes puissances exportatrices se sont historiquement appuyées sur des agences de crédit export robustes capables non seulement de couvrir le risque commercial et politique, mais également de soutenir des mécanismes de garanties export, de buyer credit, de supplier credit et de financement structuré. Ce qui a permis aux entreprises nationales d’arriver sur les marchés internationaux avec une offre intégrant à la fois le produit, le service et la solution de financement. C’est précisément l’un des éléments qui explique les trajectoires exportatrices de pays comme l’Allemagne, la Suisse, la Chine, la Corée du Sud ou encore la Turquie.

Un pays comme la Suisse, avec une population près de quatre fois inférieure à celle du Maroc, exporte environ dix fois plus en valeur que le Royaume. Ses flux export dépassent par ailleurs largement la valeur ajoutée manufacturière cumulée de l’ensemble du continent africain. Cette performance repose naturellement sur la sophistication industrielle, l’innovation et le positionnement technologique, mais également sur une architecture financière export extrêmement intégrée associant banques, assureurs-crédit, garanties publiques, mécanismes de refinancement et marchés de capitaux.

Le Maroc dispose déjà de plusieurs briques institutionnelles importantes. La SMAEX joue aujourd’hui un rôle central en matière d’assurance-crédit export et pourrait progressivement évoluer vers une véritable agence marocaine de crédit export de type ECA (Export Credit Agency), disposant à terme d’outils plus larges de couverture, de garantie et de soutien au financement export.
Dans cette logique, des institutions disposant déjà d’un statut d’établissement financier, comme Tamwilcom, pourraient également être amenées à jouer à terme un rôle plus structurant dans le refinancement, les garanties export et les mécanismes de partage du risque, avec la perspective de constituer progressivement une véritable architecture marocaine de type EXIM Bank adaptée aux besoins du commerce extérieur et de l’internationalisation des entreprises marocaines.

Le financement du project finance constitue également un levier majeur de développement industriel et exportateur encore insuffisamment mobilisé. Les grands projets structurés adossés aux agences de crédit export internationales (Export Credit Agencies – ECA) permettent en effet de mobiliser des niveaux de couverture pouvant atteindre 85% à 95% des financements selon la nature souveraine ou privée de la contrepartie. Dans la pratique, ces mécanismes peuvent également générer des niveaux significatifs de contenu local pouvant atteindre environ 20%, à travers la fourniture de biens, d’équipements, de travaux, de services techniques et l’intégration progressive des fournisseurs et sous-traitants marocains dans les grands projets internationaux.

Le Maroc bénéficie à cet égard d’un positionnement particulièrement favorable auprès de plusieurs agences internationales disposant de capacités de financement considérables sur le Royaume, notamment des institutions comme UK Export Finance (UKEF) ou ICIEC. Ces mécanismes permettent non seulement de financer les grands projets structurants, mais également de créer des effets d’entraînement industriels importants pour les fournisseurs, sous-traitants et prestataires marocains intégrés aux projets.
Dans un contexte marqué par la ZLECAf, la régionalisation industrielle africaine, la décarbonation de l’économie mondiale et la recomposition des chaînes de valeur internationales, le véritable enjeu pour le Maroc n’est donc plus uniquement d’exporter davantage. Il est de transformer davantage d’entreprises marocaines en exportateurs durables, capables de s’intégrer aux chaînes de valeur régionales et mondiales avec davantage de contenu local, davantage de sophistication financière, une logistique multimodale intégrée et digitalisée ainsi qu’une compétitivité compatible avec les nouvelles exigences carbone des marchés internationaux.

Par Sonia Mezzour
Directeur général OVERSEE
Banque d’affaires agréée par l’AMMC